Au cours du temps

 

 

 

 

 

La période de l'Age du Bronze
de 2200 à 800 ans avant notre ère

 

 

Traditionnellement, on découpe les âges dits des métaux en un âge du Bronze (-2200 à - 800 environ) et un âge du Fer (-800 à la période romaine, vers -25). Ces grandes périodes se trouvent elles-mêmes subdivisées en  un Bronze ancien et moyen (jusque vers -1350), un Bronze Final (jusque vers -800), puis, dans l'âge du Fer en  une période de Hallstatt (C : jusque vers -625 et D : jusque vers -460, et une période de La Tène  (de A à D). Mais les études récentes et en particulier les travaux menés par l'équipe de recherche de la vallée de l'Aisne, ont montré que ces coupures n’étaient pas toujours pertinentes. Elles révèlent que les changements d’une période à une autre n’ont pas toujours eu la même incidence. C'est pourquoi nous avons regroupé les périodes du Bronze ancien au Hallstatt ancien ou C dans ce chapitre.

 

 Des cimetières de tumulus

 

Comme la période précédente, l’âge du Bronze, dans la vallée de l’Aisne, est surtout connu à travers des vestiges funéraires (Beaurieux et Presles-et-Boves ). Parmi ceux-ci, l’ensemble de Bucy-le-Long a fait l’objet de fouilles répétées, au fur et à mesure de sa destruction par une carrière de gravier. La prospection aérienne avait révélé la présence de plusieurs fossés circulaires, alignés sur 1,5 km le long de la basse terrasse de l’Aisne. Huit des quinze monuments à fossé circulaire repérés ont été fouillés. Trois d’entre eux se composaient de deux fossés concentriques.

Le monument le mieux conservé était ceinturé d’un unique fossé de 17 m de diamètre et de 1,2 m de profondeur, il renfermait deux tombes. Au centre se trouvait une grande urne, posée à l’envers sur les restes incinérés du défunt. L’urne était protégée par une sorte de coffre constitué de grosses pierres. A l’intérieur de l’enclos, dans une fosse décentrée vers le sud-est, gisait le squelette d’un homme aux jambes repliées. Cet homme, dont la taille atteignait 1,80 m, n’était accompagné d’aucun mobilier. Ce monument possédait probablement un petit tertre central, aujourd’hui arasé.
 
Les monuments ont été érigé pendant plusieurs siècles. Au fil du temps, les gens qui habitaient là n’ont bâti des monuments que pour certains d’entre eux. Comme ces sépultures s’alignent globalement d’est en ouest, on peut penser qu’elles jalonnaient une voie qui courait sur la rive droite de la rivière. La présence d’inhumations périphériques a été constatée dans quelques autres cas. Tous les corps reposaient en position fléchie, sans être accompagnés de mobilier. Plusieurs enclos circulaires se sont révélés vides ; les tombes avaient probablement été détruites lors de l’arasement du tertre initial.
 
Jusqu’à présent, seuls des vestiges de petits établissements, c’est-à-dire des fermes, ont été découverts. Ainsi, peut-on penser, à l’instar d’observations réalisées ailleurs en Europe, que chaque tombe ou petit groupe de tombes était installé près de la ferme dont la durée de fonctionnement ne dépassait guère une trentaine d’années. La ferme était alors reconstruite à quelques centaines de mètres de là et les défunts enterrés à proximité. Cela signifie que nous ne sommes pas en présence d’une nécropole, mais d’un semis de monuments signalant la présence initiale d’un petit établissement bâti de préférence le long d’un chemin longeant le cours de la rivière, au fur et à mesure de ses transferts cycliques sur son terroir.

 

Une hiérarchisation sobrement affichée

 
Plusieurs monuments funéraires de cette période ont été étudiés dans la vallée de l’Aisne. Leur distribution semble indiquer la présence d’un établissement tous les 5 km environ. On distingue deux types d'implantations : groupées, ou isolées. Il s’agit vraisemblablement là d’un indice de l’importance relative ou de la durabilité des terroirs correspondants.
 
Il reste difficile, à partir de ces documents assez peu spectaculaires, de discerner l’organisation de la société. Il est toutefois certain que la totalité des défunts découverts ne constitue qu’une très faible part de la population réelle. On peut supposer qu’ils représentent seulement le sommet de la pyramide sociale : chaque monument étant élevé pour le seul chef de famille, parfois entouré de quelques proches. Mais si les écarts sociaux ne se manifestent qu’avec une grande sobriété dans notre région, il n’en va pas de même dans d'autres secteurs géographiques.
 
Dans des régions comme le sud de l’Angleterre ou la Bretagne - où les habitants produisaient des poteries et des objets métalliques très apparentés à ceux de l’Aisne et se livraient à des pratiques funéraires analogues - certaines tombes ont livré un mobilier exceptionnellement riche. Ces individus, dont quelques enfants, emportaient dans leur dernier sommeil tous les insignes d’un statut social privilégié : parures et armes en matériaux d’origine lointaine, de très grande facture.
 
Tout cela ne trahit pas forcément un changement social majeur : le statut social dominant avait déjà auparavant commencé de se concentrer sur une fraction plus restreinte de la population en devenant aussi plus héréditaire.. Mais, La situation demeurait réversible.


Un métal sévèrement contrôlé

 

Ce n’est pas un hasard si le changement social est allé de pair avec la généralisation de la métallurgie. Que ce soit pour le cuivre ou l’étain (leur alliage donne le bronze), les gisements se trouvent très inégalement répartis. Les bassins sédimentaires en sont totalement dépourvus. Hors des zones de production, s’en procurer nécessitait de s'impliquer dans des réseaux d’échanges à longue distance. Ces réseaux, qui reposaient sur les alliances nouées entre communautés parfois éloignées, constituaient vraisemblablement un moyen sûr de renforcer le pouvoir de ceux qui parvenaient à en acquérir le contrôle.
 
L’usage du bronze pour certains travaux agricoles — déforestation à la hache lourde et moisson à la faucille métallique — à partir du XIVe s. av. J.-C., n'a fait qu’accentuer ce phénomène en rendant les paysans ordinaires plus dépendants des élites sociales pour se procurer un outillage devenu indispensable. On constate que le métal circulait alors assez abondamment et régulièrement pour qu’en plein Bassin parisien, certains se soient lancés dans le travail du bronze, comme l’atteste le moule d’enclume du XVe s. av. J.-C. de Cuiry-lès-Chaudardes. La nouvelle technologie a sans doute permis d’exercer une pression nettement plus forte sur l’environnement.
 
Les principaux échanges déterminaient l’appartenance culturelle à de vastes ensembles identifiables par leur homogénéité stylistique. Au cours du IIe millénaire av. J.-C., s’élaborent les grandes civilisations que les Romains rencontreront lors de leurs conquêtes en Europe. Au début, la vallée de l’Aisne fait partie du vaste complexe culturel atlantique. Puis, vers le XIIe s.  av. J.-C., elle bascule dans l’orbite du complexe nord-alpin. Il est possible que ce renversement ait été dû pour une part à l’installation de quelques colons issus de la Lorraine actuelle, mais il s’agit plutôt pour l’essentiel d’un processus de métissage culturel, les indigènes adoptant les modes d’expression de leurs voisins orientaux en échangeant davantage avec eux, comme le suggère la perpétuation de pratiques funéraires adoptées là depuis plusieurs siècles.

 

Princes et principautés

 

Le "bel âge du Bronze": un âge de crises.

 

 

La fin de l'âge du Bronze est souvent illustrée par de spectaculaires dépôts métalliques découverts fortuitement par des agriculteurs ou lors de travaux. La richesse de ces "trésors", leur quantité, les qualités techniques et esthétiques de nombre d'objets suggèrent de prime abord une société opulente. Et l'on désigne souvent la période au cours de laquelle la plupart furent enfouis, entre la fin du second millénaire et le VIIIe s. av. J.-C., par le terme de "bel âge du Bronze". Mais regardons en détail la composition de quelques dépôts dont la vallée de l'Aisne livre des exemples caractéristiques. Et tentons d'en dégager la signification socio-économique.

A Juvincourt-et-Damary, lors de la première guerre mondiale, des soldats allemands qui creusaient une tranchée découvrirent à 1,50 m de profondeur un lot d'au moins 45 objets en bronze. Ce lot comprenait des fragments d'armes (épées, lances, poignards), des outils (haches à douille, marteau, gouge, ciseau), des parures (bracelets, tête d'épingle), et divers fragments de tôle de bronze non identifiés. Le dépôt comportait en outre un culot de fonte rond dit "plano-convexe", dans lequel les archéologues s'accordent à reconnaître un lingot de bronze.
A Gernicourt, ce sont des hachettes à douille cachées sous un bloc de grès. A Condé-sur-Suippe , c'est un lot de haches à douille accompagnées d'un moule de hache bivalve.

Le premier de ces dépôts était apparemment une cachette d'objets hétéroclites et hors d'usage, récupérés pour être ultérieurement refondus ; les autres semblent correspondre à des réserves de fondeurs n'ayant pas écoulé leur stock et l'ayant protégé du vol en l'enterrant. Deux arguments s’opposent à cette interprétation. Les dépôts de ce genre s’avèrent trop nombreux pour que les dépositaires aient été aussi souvent dans l’incapacité de les récupérer. De plus, loin d’être des rebuts, ces objets souvent fragmentés avaient été brisés, pliés, écrasés avec application. Cela évoque des pratiques de destructions sacrificielles en hommage ou en offrande à des divinités. Ces dépôts probablement votifs pour la plupart sont redevenus très nombreux à la fin de l’âge du Bronze. Cette augmentation signifie peut-être que les communautés humaines étaient alors confrontées à des difficultés croissantes les incitant à solliciter des protections divines en multipliant offrandes et sacrifices.

Dans le même temps, on assiste à la multiplication des dépôts de pièces d'armement en milieu humide, comme en témoignent les épées de Couloisy, Vic-sur-Aisne, Pasly, Paars, dont la signification est vraisemblablement analogue. Et dans le paysage, à côté des exploitations agricoles traditionnelles de plus en plus nombreuses, apparaissent en plus grand nombre des agglomération ouvertes, comme à Osly-Courtil , et des sites de hauteur fortifiés, comme à Saint-Pierre-en-Chastres et peut-être Chassemy. L'apparition de ces fortifications témoigne de l'adoption d'une stratégie centralisatrice et défensive.
 
 

Un apogée dans l'opulence?


Plutôt qu'opulente, la société est alors en crise. La démographie, dont la croissance ne trouvait plus d’exutoire dans la conquête de nouveaux territoires ou dans la mise en culture de nouvelles terres semble avoir exacerbé la compétition pour les ressources entre communautés.

Dans un tel contexte, il n'est pas étonnant de voir se généraliser la métallurgie du fer, techniquement connue depuis le XIIe s. av. J.-C. en Europe centrale ; d'abord au profit des élites, sous la forme d'armes et de parures relayant les anciens équipements de bronze, puis sous forme d'outils pour l’artisanat et plus tard encore pour l’agriculture.

En adoptant cette nouvelle technologie dont la matière première est largement répartie sur tous les territoires, les communautés s'affranchissent en partie des contraintes d’approvisionnement propres à la métallurgie du bronze. En un mot, elles ont conquis une plus grande autonomie. En se concentrant sur de petits territoires plus autonomes, ces communautés n’ont cependant pas stoppé leur différenciation interne,  autrement dit le creusement des écarts sociaux.

Les modalités d’organisation de la société du Bronze final se sont ainsi prolongées dans celle du 1er âge du Fer, ou époque de Hallstatt. Elles ont constitué un terreau favorable à l’émergence d’aristocraties locales héréditaires, enracinées dans un territoire stable. Cette évolution est manifeste dans la vallée de l'Aisne dès le VIe s. av. J.-C.


 

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