Au cours du temps

 

 

 

 

 

La période Néolithique final
de 4500 à 3950 ans avant notre ère

 

 

Les bâtisseurs de mégalithes de la fin du Néolithique.

 

Vers -3500 avant notre ère on constate à nouveau de profondes mutations dans les sociétés de la vallée de l’Aisne comme dans le reste du Bassin parisien. Elles sont les prémices de ce que les archéologues nomment la fin du Néolithique, ultime étape de cette époque qui va encore durer 1500 ans jusqu’aux premiers développements des cultures de l’âge du Bronze . Et ces mutations sont considérables parce qu’elles touchent à des degrés divers tous les domaines que l’on étudie à partir des vestiges archéologiques : la manière de produire et d’utiliser les objets de tous les jours comme la vaisselle, les outils, les armes …, mais également la forme de l’habitat, jusqu’à la façon d’enterrer les morts.
On ne sait pas si ces mutations se sont produites en même temps ou si au contraire, elles sont apparues progressivement et à des rythmes différents. En fait, on ne dispose quasiment pas de données sur les deux ou trois derniers siècles qui précèdent, de sorte que les archéologues ne sont pas encore en mesure de reconstituer localement les étapes de cette histoire.

 

Et hop ! tout le monde dans la même tombe ?

 

Le changement le plus spectaculaire est la généralisation d’une nouvelle pratique funéraire : la sépulture collective. Il s’agit d’un phénomène particulier, identifié depuis longtemps dans le département de l’Aisne avec la découverte dès la fin du XVIIIe siècle d’une sépulture de ce type à Saint-Gobain. On en compte jusqu’à 35 aujourd’hui dans le département et plus de 300 à l’échelle du Bassin parisien.
À partir de -3500 avant notre ère, les morts ne sont plus enterrés dans une sépulture destinée à une seule personne et creusée pour l’occasion, mais dans un grand caveau funéraire collectif. Ces nouvelles tombes accueillent désormais le corps de nombreux défunts enterrés au fur et à mesure des décès qui surviennent dans la communauté. Dès la fondation du caveau, la chambre sépulcrale est dotée d’un espace suffisamment grand pour anticiper les dépôts successifs de corps. Ces sociétés ont prévu que les nouveaux défunts rejoignent dans un même lieu la dépouille de leurs aïeux, un peu comme si l’identité individuelle devait s’estomper au profit de l’appartenance à un groupe.

 

De véritables monuments funéraires.

 

C’est d’abord la tombe qui est enterrée ! En effet, elle est implantée dans une grande fosse de fondation creusée à cet effet, dont la forme est le plus souvent rectangulaire et mesure jusqu’à 9 mètres de longueur. On connaît également, mais de façon plus anecdotique, des cavités naturelles aménagées comme à Vichel-Nanteuil, ou encore de véritables grottes artificielles intégralement creusées à flanc de coteau : les hypogées. Ces derniers représentent le type de sépulture collective majoritaire dans le département voisin de la Marne.

Disposées le long des parois de la fosse, des tranchées de fondations sont surcreusées afin de recevoir les montants des murs de la tombe. Ces derniers s’élèvent en dehors du trou, au-dessus du sol empêchant que la tombe ne soit entièrement dissimulée. Ils forment l’ossature de la sépulture et supportent le poids de la couverture qui ferme le caveau. Dans de nombreux cas, comme à Cierges ou Ambleny, quand les pièces de construction utilisées sont de gros blocs ou de grandes dalles de pierre, alors les tombes sont dites mégalithiques, et sont plus connues sous l’appellation « allées couvertes » ou « dolmens ». Dans les cas de Bazoches-sur-Vesles, Juvincourt-et-Damary, Vasseny et Concevreux, l’architecture de la tombe est identique, mais les murs et la couverture sont en bois.

 

Un rituel funéraire codifié.

 

Après le décès d’un enfant ou d’un adulte, homme ou femme, on ouvre la tombe. L’accès au caveau se fait par l’entrée située à l’une de ses extrémités. On atteint d’abord une première pièce courte, une sorte de vestibule où l’on trouve un ou deux vases en céramique servant peut-être à une cérémonie de funérailles. Le vestibule débouche ensuite sur la seconde pièce, la chambre sépulcrale proprement dite où le corps est déposé.
Ce parcours et cette structuration de l’espace représentent une sorte de modèle standard qui témoigne de l’existence de normes funéraires très codifiées, en dépit de la variété des solutions architecturales retenues pour l’édification du monument.

 

Jeu de mikado pour anthropologue…,
et richesse documentaire.

 

Dans l’Aisne, on comptabilise aujourd’hui plus de 1300 corps inhumés dans ces sépultures (au minimum). Certaines en ont livré moins de dix. Pour d’autres comme à Bazoches-sur-Vesles, les dépôts se comptent par centaines. Cette différence dépend pour beaucoup de la durée d’utilisation. Ainsi, le fonctionnement de certaines tombes semble cesser rapidement. Il se prolonge sur au moins plusieurs générations dans d’autres cas et l’on connaît même des monuments réutilisés jusqu’à l’âge du Bronze ancien, 1500 ans plus tard. Dans les sépultures les plus densément occupées, les nombreux corps réduits à l’état de squelette au terme de la décomposition naturelle des tissus organiques finissent par constituer une épaisse couche d’os. À la fouille, les ossements paraissent mélangés, imbriqués les uns dans les autres, mais pour les spécialistes, il ne s’agit que d’un désordre apparent. L’étude précise de chaque os, entre autres, permet de restituer la présence de squelettes complets, mais aussi de montrer que beaucoup d’os de la couche ont subi nombre de remaniements et de manipulations. En effet, des corps ont été déplacés en rassemblant tous les os dans un endroit, en chamboulant au passage la disposition anatomique des différentes parties du squelette, comme si on cherchait à réduire l’encombrement d’un corps déposé anciennement. De la même façon, des regroupements d’os, par exemple des jambes ou des crânes, ont également été observés sur les côtés de la chambre, le long des parois.
Ces interventions sont telles que l’on distingue au fond du caveau, à l’opposé de l’entrée, la constitution de véritables ossuaires. L’espace sépulcral est donc clairement organisé, on dirait aujourd’hui « géré ». Tout semble mis en œuvre afin que la chambre funéraire soit en mesure d’accueillir de nouveaux corps. Cette quantité d’ossements constitue une documentation exceptionnelle pour l’étude de populations aussi anciennes. Elle donne des indications sur la santé, par exemple les pathologies osseuses, ou encore des informations sur l’âge au décès de leurs membres. L’identification de nombreuses fractures osseuses correctement réduites nous renseignent directement sur les pratiques médicales, tout comme les cas de trépanations cicatrisées (réalisées à l’aide d’un outil en silex). Cela implique un degré de connaissance de l'anatomie, de la pharmacopée (désinfection, anti-douleur…) et une dextérité nécessaire à de telles pratiques supposant l'existence de spécialistes.

 

Une société segmentée et des individus
de statuts différents.

 

Le nombre de personnes inhumées est souvent trop important pour correspondre à tous les défunts d’une seule famille et parfois pas assez pour représenter la population d’un village. En fait, on ignore à quelle partie du corps social ces morts appartenaient de leur vivant, mais l’accès au monument est réservé à quelques-uns seulement. On doit dès lors envisager l’existence de différences dans le statut des individus comme l’indique le mobilier funéraire conservé. Seules quelques personnes inhumées sont pourvues de parures. Ces objets, déjà portés de leur vivant, sont essentiellement des perles et des pendeloques, parfois cousues en applique sur les vêtements. Ils sont surtout fabriqués dans des coquillages, des dents d’animaux, de l’os, du bois de cerf et plus rarement dans du schiste, de l’ambre ou du cuivre, autrement dit des matières premières locales, à l’exception des trois dernières totalement étrangères à la région. Le cuivre par exemple provient d’Europe centrale,
il est rare et sans doute précieux et correspond au plus ancien usage du métal, connu pour la moitié nord de la France. Cela implique que l’individu paré d’un collier de perles en cuivre est intégré à un réseau d’échanges à très longues distances, et qu’il en constitue vraisemblablement sinon l’un des acteurs principaux, du moins l’un des maillons. D’autres corps, en revanche, sont enterrés avec leurs outils, en pierre ou en os. D’autres encore sont accompagnés de leur arme comme en témoignent des carquois garnis de flèches découverts près de leurs flancs.

 

Et les vivants dans tout ça ?

 

C’est bien le problème, les sites d’habitats sont méconnus. Les découvertes de Presles-et-Boves , Cuiry-lès-Chaudardes, Pontavert et Vasseny montrent qu’à la fin du Néolithique on ne creuse plus autant de trous dans le sol qu’auparavant. On ne connaît par exemple aucun plan de village, ni même de maison. Les sites semblent pourtant de petites dimensions, de sorte que l’habitat s’apparente plus à des hameaux qu’à tout autre type d’agglomération. Le peu de fosses creusées, qui fonctionnaient au début du Néolithique comme des « pièges à vestiges », concourent désormais à faire de la documentation une denrée rare et limitée. Elle montre néanmoins que la vie quotidienne est toujours basée sur l’économie associant élevage et agriculture, mais surtout que de nombreuses activités ont évolué. La production des poteries, en particulier, signale l’importance des transformations. Tous les vases sont maintenant à fond plat. Ils sont conçus avec des parois épaisses et un gros dégraissant conférant aux récipients destinés à la cuisson des aliments la résistance nécessaire aux chocs thermiques répétés sur les foyers. À la différence des productions antérieures, ils ne sont plus du tout l’objet d’un quelconque investissement esthétique. Dans le hameau, au cœur du quotidien, le rôle et la place du potier doit avoir changé.

 

De petites communautés…

 

Dans les minières, la production à grande échelle des haches polies en silex se poursuit. L’impact des groupes humains sur le paysage se poursuit également avec les défrichements que l’emploi de cet outil provoque. En effet, l’occupation du territoire à travers ces hameaux et ces sépultures collectives est dense. Les systèmes de retranchements des anciennes enceintes du Néolithique moyen ne sont plus entretenus. Cette structuration du territoire où dominait la complémentarité de sites enclos tombe progressivement en désuétude au profit de terroirs de petites dimensions qui semblent devenir la norme, regroupant monument funéraire et habitat. On envisage aujourd’hui que l’expression de la segmentation de la société et des différents statuts individuels identifiés pour cette époque se fasse au sein de chacun de ces terroirs. Ils sont le lieu des productions reposant sur les ressources locales, et celui où s’affichent aussi les parures en matière exogène. En revanche, on ignore la nature des liens qui les unissent les uns aux autres.

 

… d’abord plus proches des jurassiens
que des tourangeaux.

 

À partir de – 3500, l’Aisne et les autres secteurs du centre est du Bassin parisien se démarquent nettement des régions plus lointaines situées au sud et à l’ouest de la Seine, où le nombre de sites enclos paraît au contraire augmenter. Les influences culturelles les plus fortes que l’on remarque dans le mobilier céramique, l’outillage osseux et surtout les parures, sont clairement orientés vers l’Est, jusque dans les groupes dits « Horgen » du Jura.

 

Puis aussi proches des tourangeaux que des Jurassiens.

 

Vers – 2800, les enterrements en sépulture collective se poursuivent, mais seulement dans les monuments déjà construits. Localement, on ne connaît pas de caveaux fondés à cette période. Le rituel funéraire évolue néanmoins. Plus aucun vase n’est déposé dans le vestibule et les seuls objets découverts sont ceux qui accompagnent certains défunts. La forme de ces objets suit les nouvelles modes. En particulier, on constate la présence de poignards en silex, en nombre de plus en plus important, montrant une nouvelle orientation des circuits d’échanges. Ils sont fabriqués dans une matière siliceuse de couleur miel, dont les seuls gisements connus sont localisés dans la région du Grand-Pressigny en Touraine. 

 

Finalement, au diapason de l’Europe,
aussi proches des portugais que des anglais.

 

Vers -2500 avant notre ère, on enregistre la réintroduction de la pratique de la sépulture individuelle. À Juvincourt-et-Damary, Ciry-Salsogne et Soissons, certaines personnes, enfants ou adultes, sont déposées seules au fond d’une fosse proportionnée aux dimensions du corps humain. Le fonctionnement des sépultures collectives est pourtant toujours d’actualité.

Bien qu’isolées, ces tombes individuelles participent à un phénomène de grande ampleur qui touche une grande partie de l’Europe. Il s’agit du Campaniforme, du nom donné aux vases découverts dans ces sépultures parce qu’ils ont une forme de cloche (campana). Ces poteries sont finement décorées et correspondent à un nouveau style. Celui-ci est en rupture avec les traditions locales, et en même temps partagé par de nombreuses communautés depuis l’Angleterre jusqu’au Portugal. En effet, les réseaux de circulations ont encore changé d’orientation et surtout d’échelles. Le cuivre, par exemple, est désormais importé depuis le sud de la France. Il est toujours employé pour fabriquer des perles, mais il sert maintenant à la réalisation de poignards et d’alènes, c’est-à-dire les premiers outils métalliques.
La diffusion des matériaux, des styles et sans doute des idées est plus large et plus intense qu’auparavant. Les relations entre communautés éloignées paraissent plus soutenues et signalent qu’à nouveau d’importants changements se produisent dans la société. On ignore qui sont les personnes des sépultures individuelles de Juvincourt-et-Damary, Ciry-Salsogne et Soissons et pourquoi elles sont enterrées séparément. Elles occupent cependant une place particulière, constituant une catégorie supplémentaire dans la société, et marquent la fin du Néolithique.

 

  

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